Qu'elles sont vertes mes Buissonnières !


Après jaune en janvier, vert en février!

DIFFUSION LE MARDI 12 FÉVRIER À 10H; REDIFFUSION LE SAMEDI 16 À 11H

Vert avec ou sans t, avec ou sans s, avec ou sans r roulé dans la gorge ; qu’il soit à boire à manger à peindre, à regarder, à philosopher ou à symboliser, le vert nous entoure, c’est bien le moins de lui rendre hommage !

Coincé entre le bleu et le jaune dans le cercle chromatique, le vert est indéracinable et conserve son nom même quand il change de couleur… vert pâle, vert foncé. Le vert est la couleur de l’argile, de l’espérance, de la nature… pourtant il est mal aimé parce qu’il n’est pas une couleur primaire. Mais s’il n’est pas primaire, il est donc évolué ! Le vert deviendra-t-il la couleur d’un monde futur ? Regardez les petits hommes verts !





Pascalette, qui nous a offert le mois dernier un joli jaune, nous livre cette fois-ci le vert en vers

VERT

Vert et j’ai la tête à l’envers,

une envie de ne rien faire ;

Peut-être faut-il que je me mette au vert,

échapper à l’ennui des réverbères,

regarder les vers de terre,

plutôt que les pots de terre des balcons en verre.

Fouler l’herbe verte des prés,

sentir, le nez en l’air, les airs du vent, les airs du temps.

Oublier les sapins fiers de l’enfance,

ce vert foncé qui rend triste mes pensées.

Rien n’y fait il me faut du vert clair,

Retrouver les verts parmi les coquelicots,

m’étendre parmi ces élégants,

et penser au gâteau « vert vert »

d’Alice et Claude Monet ;

Imaginer cette friandise vert anis,

décorée de quelques pétales de roses printanières,

enrobées de sucre cristallin, tel la rosée du matin.

Inventer les verts pâturages parmi les nuages,

Convoquer les nymphéas à ce mirage,

Voir la danse des bleus et des verts,

les verts et les bleus confondus, enlacés ;

Me laisser couler dans cet océan verdoyant,

laisser mes rétines s’extasier,

voir enfin mon âme s’apaiser,

devant tant de beauté.


Prenant l’ivresse à bras le verre, Lewis Chambard, fidèle à sa poésie cosmique et musicale, s’est enivré de nuées de vers verts.

VERT


Vers toi je vais

Mon verre

C’est vert

Que vers toi je vais

Mon verre


Mon enfer

Mon frère


Tant j’ai connu de nuits qui ne menaient à rien

La preuve ?

C’est que le lendemain, revenait le matin !

Pourquoi ?

Ah ! Ces nuits effroyables qui m’entraînaient trop loin,

L’épreuve !

Et puis le lendemain… du soleil et du pain…

Sans joie.


Vert

Vers toi je vais

Mon verre

C’est vert

Que vers toi je vais

Mon verre


Mon port

Mon « encore »


J’ai connu tant de jours où la houle m’emportait

Dans la foire

Ces entrelacs de vies qui semblaient s’enivrer

De paraître

De marcher, de valoir, et foncer, et compter, et

D’avoir

Et moi j’traînais derrière comme si j’étais convié

A leur fête.


Mais peut-être juste que je cherchais

Une issue de secours

Ou une échelle pour m’évader

Dans des cieux de velours

Et voir le monde depuis là-haut

En fresques multicolores

Peut-être que tout serait plus beau

A l’envers du décor

Mais j’crois qu’il me manqu’rait

Dans mon banc d’hirondelles

Dans ma grande échappée

Voguant vers l’éternel,

Je crois que trembleraient

A mes mains, à mes tempes,

A mes entrailles rongées

Par le spleen et le manque

Un vide…

…que rien ne comblerait !


Et je crois même

Qu’en pleine ascension

Dans l’élévation extrême

La suprême libération

Là, au plus près de la Lumière

En transe-osmose sur les sommets

Oh ! Je crois bien qu’il me faudrait

Même au plus près de la Lumière

Oui, je crois bien qu’il me manqu’rait

Au moins encore un petit verre…


Un petit verre…


Alors

J’atterrirais

Je me laisserais

Tomber

J’atterrirais

Même pas sur mes deux pieds

Je viendrais m’écrouler

Minable

Dans la foule empressée

De mes semblables

Soudain dérangés

Peut-être coupables

De me voir me traîner

Si pitoyable

Et de ne pas savoir comment m’aider…


On est toujours un peu surpris

Par ce qui nous sort de notre routine

Et nous entrouvre à l’inédit

Ça nous chagrine… nous turlupine…

Ça nous démange et nous dérange…

On fait comme si on n’voyait pas

Qui aime se pencher sur la fange ?

Est-ce qu’une de leurs mains se tendrait

Vers moi ? Je doute !

Faut bien toujours poursuivre sa route !


Alors je me redresserai tout seul

Cabossé par mon séjour

Sur les hauteurs

Un peu sale gueule…

Mais je me relève toujours,

Pour mon malheur !

Et je me remettrai en chemin

Pour aller, à pas lourds,

Longeant les quartiers du chagrin,

Chez mon épicier-vautour

Qui me fournit en venin

Il sait qu’il est mon seul recours

Alors il me dit : à demain !


Et s’il me restait un langage

Ou une mince variété de bruits,

De sons pour produire un message,

J’essaierais de lui dire : merci !


De lui dire :

Vert

Vers toi je vais

Mon verre

C’est vert

Que vers toi je vais

Mon verre

Vers toi, mon sort

Verre, toi ma mort

Tant que je meurs ce soir entre tes bras glacés

Que je meurs dans la honte de ne pas être des leurs

Entre tes draps souillés de mes larmes, mes lâch’tés,

Pendu à ton goulot, seul dans la fuite des heures,

Tant que je meurs heureux entre tes bras, chaque nuit

Tes bras froids, dangereux, tes bras secs et maudits,

Que je consomme, livide, notre hymen interdit

Oui !


Tant que j’meurs

Avec toi

dans mon corps,

C’est que je vis…

…encore.






Nathalie Chambard, mère de Lewis, a écrit un texte voyageur sur ce parfum de l’enfance d’où naît la profondeur du vert couleur de l’espérance

L’ESPÉRANCE

L’espérance est une chanson qui me poursuit mais dont j’ai oublié les paroles. Elle demeure au fond de ma mémoire comme un souvenir heureux, porteur d’une sensation qu’il existe quelque chose de supérieur, qui me dépasse et m’invite à me dépasser. Elle a le parfum de l’enfance, un goût de miel et d’amande que je m’évertue à rechercher dans toutes choses.

Vous l’entendez, vous aussi cette mélodie qui vous pousse à espérer autrement, espérer dans la réalité présente, un l’espoir fondé sur une certitude par un éprouvé concret ?

L’Espérance qui ne remet pas en cause le sort, mais qui vous fait espérer malgré le sort.

Ce doux refrain qui résonne en moi depuis toujours comme un chemin vers la lumière, ce feu intérieur que je m’évertue à faire croître en moi, comme la lumière croît au printemps.

Je regarde le monde qui m’entoure où rien n’est absolu, ni définitif…toute idée, toute représentation des choses, tout comportement sont soumis à des Interdépendances. Interdépendances entre monde intérieur et monde extérieur, entre ciel et terre, entre l’individuel et le collectif, entre passé, présent, avenir, événements et cause, cause et événements…

Et ce refrain qui semble me faire pressentir la Perfection absolue, et « m’oblige » à œuvrer à la perfection du monde. L’Espérance est un état de conscience, une aspiration qui élève l’esprit et le cœur, telle une symphonie dont chaque instrument, chaque note contribuent à l’harmonie et nous touchent en plein cœur.  Elle est mon guide dans les ténèbres, m’aide à comprendre que la vie a un sens, et que, ici et maintenant, il est possible d’accomplir mon destin, même si les hommes ont perdu la foi en des lendemains qui chantent, je rentre d’exil et dans ce chaos je cherche avec ferveur la lumière printanière, celle qui augure la promesse d’une moisson généreuse.

Cette mélodie m’entraîne inexorablement au plus profond de ma mémoire, comme un retour à la source, un cri silencieux étouffé par les vicissitudes du monde extérieur et les conditionnements d’une société qui castre l’être au profit de l’avoir. Une musique qui naît dans les entrailles de la terre et résonne jusqu’à l’essence ciel.

Et vous qui m’écoutez, vous les connaissez les paroles de cette chanson ?

Celles que nous avons reconnues le temps d’une porte qui s’ouvrit sur nos rêves d’enfant et que les conditionnements d’une société « bienpensante et bien agissante » refermèrent si brutalement. Cet instant fugace de conscience absolue, dont nous gardons la lumière comme une espérance glorieuse, une spiritualité triomphante.

L’espérance de la lumière se partage comme on reprend en cœur le refrain d’une chanson. Toutes les beautés de ce monde ne peuvent être jalousement accaparées par un seul être au risque d’être stériles. Notre quête de l’absolu n’a de sens que si elle entraîne dans son sillon d’autres âmes errantes.

Bien sûr j’aurais pu vous parler de l’illusion, de ce désir angoissé de l’homme de voir les choses s’améliorer d’elles-mêmes…. Mais cette forme d’espoir nourri par notre imaginaire inquiet est passif.

J’aurais pu vous parler de la perte de sens, des mots dévoyés, et du pincement au cœur que je ressens chaque fois que l’on écorche l’Espérance, craignant qu’elle ne s’éteigne. J’aurais dû alors vous avouer ma peur de ne plus pouvoir avancer sans l’Espérance.

J’aurais pu vous parler de Pandore et des maux qui ont envahi la terre, mais il aurait fallu que je vous parle de la perfidie des dieux et de la faiblesse des hommes. Et surtout, l’Espérance serait demeurée au fond de la boîte. Je n’aurais alors pas parler de l’Espérance glorieuse mais de l’Espérance agonisante. C’eut été alors une chanson triste que je n’avais pas goût à partager avec vous…

C’est en cherchant au fond de moi les paroles de l’espérance, que j’ai rencontré l’autre et que je me suis trouvée.

Cette douce chanson dont j’ai recherché les paroles c’est celle de l’Espérance, une chanson qui nous rassemble, notre madeleine de Proust. Je l’ai fredonnée et vous l’avez repris en chœur et La Lumière a jailli du fond de notre être.

La lumière du printemps couvre le monde d’un camaïeu de verts et d’odeurs familières, immuable recommencement, promesse d’éternité.

Et ces mots Héraclite D’Ephèse qui me viennent : « Si tu n’espères pas tu ne rencontreras jamais l’inespéré ».






Entre le mot vert et l’écologie politique le lien est devenu si fort qu’il est impossible aujourd’hui de prononcer l’un sans convoquer l’autre. Le vert n’est plus tant une couleur qu’une idéologie. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? s’interroge l’historien des couleurs Michel Pastoureau. Pour notre part, nous nous en réjouissons avec mon notre Claire Strauss, écrivaine et meneuse d’ânes :

VERT

Tout d’abord, il y a le printemps, les graines qui germent, les feuilles naissantes, les bourgeons qui s’ouvrent, l’odeur de la sève, le bruissement de l’air dans les cimes, la fragilité et la délicatesse.

Il y a la jungle, les lianes, les feuilles grandes comme des parapluies, le cri des peroquets, la mousse moite et chaude, la force de vie sauvage qui palpite.

C’est la prairie tendre, le foin fraichement coupé.

C’est le mélange du bleu de ciel et du jaune des fleurs de pissenlits qui donnent les couleurs du printemps.

C’est la salade qui craque sous la dent, l’amande sur la branche, l’odeur du tilleul, le plumage du pic-vert qui s’envole en hurlant.

C’est la couleur de l’espoir, de la chance.

Couleur de la première gueule de bois. Jet 27, liquide immonde, entre bonbon, alcool et médicament, idéal pour apprendre à boire à nos enfants : c’est fun, c’est fort, ça va vite à l’ivresse, ça va vite dans la cuvette des chiottes, par le nez, par la bouche. Couleur du teint blafard avant, pendant après la cuite.

Tu seras un homme mon fils !

Mais aujourd’hui ce serait plutôt la rage, les jointures des poings, depuis trop longtemps serrés au fond des poches, soudain brandis en avant pour hurler la colère ! C’est l’hématome sur la gueule, l’œil arraché, mâchoire déglinguée, main amputée.

Le bleu de la police et le jaune des gilets donnent le vert de la rage.

C’est la bile, le fiel des puissants qui se déverse sur cette France d’en bas qu’ils conchient, essorent et étouffent. C’est leur peur face au peuple qui se lève et les montre du doigt, les hue, les dénonce et les détrône.

C’est la couleur de la chance, de l’espoir qui s’élance, des graines de consciences sont plantées, les idées germent, le temps des moissons va arriver. Ne surtout rien lâcher. Il faut du jaune sur toute la planète bleue pour qu’elle puisse rester verte.

C’est l’espoir, la dernière chance d’offrir à nos enfants la possibilité de profiter de l’herbe qui pousse, de la forêt, du martellement du pic et du goût de la salade du jardin, plutôt qu’une gueule de bois à l’arôme corrompu et aux couleurs douteuses.